ÊTRE HEUREUX LES DEUX PIEDS SUR TERRE

Les gens heureux ont une histoire. Ils sont nés avec un potentiel de bonheur qui n'est pas nécessairement directement proportionnel à l'aisance financière.

Chez nous, on naissait treize à la douzaine, et nos parents n'accueuillaient pas simplement le dernier-né, ils célébraient! En toute simplicité, bien sûr, mais la maison, tout à fait modeste : quatre chambres à coucher et un dortoir, une salle à manger et salon occupaient la même pièce et la dernière abritait la cuisine, elle-même souriait. Nous vivions sur une ferme qui nous a nourris pendant de nombreuses années. Quand est arrivé l'ère de l'industrialisation et des quotas, ce fut le déclin. Les plus gros ont mangé les petits, et nous étions petits. Qu'à cela ne tienne, mon père qui pesait à peine 120 livres bûchait et vendait du bois, mais à travailler si fort et à avoir souvent froid, il a dû abandonner.

Ils ont vendu à un prix dérisoire notre petite ferme et il a été engagé comme commis à la coopérative du village. Nous sommes tous et toutes sortis de l'école avec un diplôme et une dette personnelle. Nous n'avons jamais été atteints par les soubresauts de la vie économique familiale. Notre mère cousait (la nuit) tous nos vêtements, des "dessous" jusqu'aux aux manteaux,en passants par les robes et les pantalons.

il m'a semblé, n'ayant jamais vu ni entendu mes parents se parler fort ou "tirer la couverture", que le bonheur venait de soi, si on mariait une bonne personne et si on voulait être heureux. Après 50 ans de mariage, mes parents se faisaient encore la cour. Mon père ne sortait pas de la maison sans embrasser ma mère, fusse seulement pour aller de la maison aux batiments de ferme à cent pieds de la maison.

J'ai épousé un "bon gars" mais le bonheur n'est pas venu avec. Les enfants devraient apporter le bonheur... mais 12 ans et deux enfants plus tard, le bonheur n'était pas au rendez-vous. Bien sûr l'espoir a fini par mourir, la déception et la tristesse m'éteignaient chaque jour un peu plus. J'ai choisi de survivre et j'ai quitté mon époux qui a exigé de garder les enfants. Comme nous vivions dans la même ville, pour moi ce n'était pas la fin du monde. En fait je devais me refaire une santé, trouver un travail. Ma famille ne m'a pas épaulée; à la fin des années '70, divorcer n'était pas courant et il fallait accuser l'autre.

J'ai refusé d'accuser et j'ai attendu qu'il m'accuse, il l'a fait 3 ans apres mon départ. Ce fut une formalité. Entre temps j'avais repris ma vie en main, je m'étais choisi une autre famille, les amis(es). Je ne me suis jamais repliée sur moi-même, j'ai mené de front plusieurs causes, tout en gardant le contact avec mes enfants,ma fille a vécu difficilement son adolescence et c'est "la faute" au divorce bien sûr! Les autorités "compétentes" en la matière ont un don pour vous culpabiliser. J'ai refusé de culpabiliser et j'ai gardé le contact avec elle, un contact unilatéral pendant deux ans et demi. Je ne me suis jamais laissée décourager par son attitude... et un jour elle est revenue vers moi. Ça fait presque 20 ans maintenant et je l'aide à élever ses enfants.

J'ai tenté de faire une vie de couple avec d'autres partenaires et j'ai échoué lamentablement. Et je sais pourquoi, je suis une "mère Thérésa" des coeurs. En fait, je crois que je suis une "mère Thérésa" tout court, et en relation amoureuse c'est incompatible. Ma vie est une longue série de luttes. Ma santé, mes relations interpersonnelles (sauf les amis(es), mes relations de travail. Mais lutte ne signifie pas pour autant malheur; les gens ou les causes pour lesquelles on lutte nous ensensent et il s'en dégage un potentiel d'énergie qui s'apparente au bonheur. Et un jour le négatif, parce que ces luttes qui nous gardent en vie pendant des années, mais usent aussi cette même vie, nous attend au tournant, et se présente sous forme de maladie. On m'a diagnostiqué un cancer du sein à un stade assez avancé (deux vertèbres étaient aussi atteintes) Et là, au lieu de lutter, je me suis fait l'amie de moi-même. J'ai continué à "profiter " de mes ami(es); ma famille s'est rapprochée, on a fait la paix. J'ai pris le temps de me soigner( prendre soin de moi) et je suis retournée au travail et aux luttes. Erreur Watson! les luttes ont eu, une fois de plus, raison de ma santé, récidive. Elle a la tête bien dure.Je reprends soin de moi et je décide de changer d'air. Un gros déménagement (j'ai vendu à rabais et beaucoup en bas du prix d'achat, la maison que j'avais acquise sept ans plus tôt).

J'ai aménagé avec ma fille, sa fille et un bébé qui allait naître quatre mois plus tard. Une grossesse difficile, maman porte sur ses épaules le poids des inquiétudes et des humeurs qui habitent cette maison. Et le bébé naît dans un état critique, il est transféfé dans un hôpital spécialisé en néonatalité. Tous ces chocs sont difficiles sur la santé, ils atteignent une mère et une grand-mère dans ses points les plus faibles. Mais le bébé guérit, il est beau et tellement charmant et charmeur. Il comble de bonheur. Mais je ne suis plus en âge d'élever et de vivre avec des jeunes enfants à l'année... nouvelle récidive du cancer. Est-ce que j'ai compris cette fois? J'espère que oui!

Au travers de tout ça, j'ai conservé mon potentiel de bonheur, je dirais intacte. Je vis seule maintenant avec une modeste rente d'invalidité et un supplément de "solidarité sociale". Je garde les enfants bénévolement quelques jours par semaine pour permettre à ma fille de terminer un bac en relations industrielles. Je prends le temps de dire "merci à la Vie" chaque jour et plusieurs fois par jour. Mes moindres réalisations (couture, bricolage, victoires sur moi-même dans un domaine ou dans l'autre) sont l'occasion de goûter au bien-être, à l'instant présent. Etre heureux ne veux pas dire vivre sur un nuage, mais bien les deux pieds sur terre et parfois sous les nuages en ayant la certitude que le soleil existe toujours.

Je serai grand-maman une cinquième fois et je suis heureuse! J'espère que mon histoire vaut la peine d'être lue, parce qu'elle a vallu et vaut encore la peine d'être vécue.

Isabelle Leblanc

Avec la permission de l'auteur qu'on peut rejoindre à uncoeursur2pattes@hotmail.com

 
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